|
| |
Quelques lignes directrices résultant
de la prise en charges de jeunes filles anorexiques |
 |
pdf
Si l’on définissait l’adolescence comme état
de santé, l’anorexie serait l’incapacité d’être
adolescente…
Sophie, 16 ans |
Basé sur l’étude de neuf cas d’anorexie traités
en étroite collaboration entre pédiatres et intervenants pédopsychiatriques
et dont la catamnèse après quelques années est favorable
(sauf un cas), cet article a pour but d’esquisser quelques lignes directrices
pour le traitement des cas d’anorexie mentale non chronifiée en
se référant aux approches cognitivo-comportementaliste et systémique.
L’âge moyen des jeunes filles traitées est de 14 ans, deux
adolescentes seulement sont âgées de 16 ans au début de
leur maladie. Une exception est à signaler: une enfant de 8 1/2 ans chez
qui cette maladie se déclenche précocement. Sept des jeunes filles
ont été hospitalisées en division pédiatrique. Même
si dans certains cas la durée d’hospitalisation n’a pas été
très longue (quelques jours dans trois cas), l’effet psychologique
en a été considérable. Deux jeunes filles n’ont pas
été hospitalisées, mais la nécessité d’une
hospitalisation a été sérieusement envisagée au
moment où leur poids s’est rapproché de la limite inférieure
tolérable. C’est la “menace” de l’hospitalisation
qui a permis de mobiliser la famille à s’engager sérieusement
dans le traitement et à sortir de la “logique” anorexique.
Cet article se veut surtout pratique. La manière de concevoir le plan
de traitement a été la même pour les neuf prises en charge,
c’est-à-dire qu’il y a eu étroite collaboration entre
le médecin somaticien et le pédopsychiatre du début à
la fin de la thérapie. Une telle collaboration est absolument nécessaire
si l’on veut que le traitement soit efficace et que la maladie ne se chronifie
pas.
La littérature(1) confirme le
constat que les jeunes filles anorexiques sont en général incapables
de reconnaître leurs émotions et leurs difficultés relationnelles.
C’est à cause de cela qu’elles ne sont pas à même
de parler d’elles-mêmes, de leurs relations, de leurs sentiments.
L’anorexie mentale est l’expression de troubles psychoaffectifs
qui se manifestent sous forme de troubles alimentaires et s’inscrivent
dans le corps. On peut émettre l’hypothèse qu’ils
sont l’expression de l’isolement social dans lequel la jeune fille
s’est retirée à l’entrée en adolescence et
de son incapacité de mettre en place les stratégies nécessaires
pour en sortir. Etant donné que les troubles psychologiques liés
aux troubles alimentaires ne sont reconnus ni par la jeune fille, ni par sa
famille, il est difficile d’organiser les soins.
Dans tous les cas mentionnés ci-dessus, les jeunes filles présentent
un style cognitif caractérisé par un manque de reconnaissance
des émotions indicatrices
• de l’adéquation, respectivement l’inadéquation
des conduites,
• des implications relationnelles de n’importe quelle forme d’échange,
et
• de la qualité de son intégration sociale.
Ce style cognitif, typique pour les maladies psychosomatiques, que Pierre Marty
et Michel de M’Uzan ont appelé “pensée opératoire”(2),
est responsable du fait que les jeunes filles anorexiques, collant aux détails
concrets, sont quasiment incapables de procéder à une évaluation
globale d’une situation, ce qui fait qu’elles donnent une impression
de grande immaturité.
Au début d’une prise en charge il est indispensable, dans un premier
temps, d’obtenir la collaboration de la jeune fille et de ses parents.
Au moment de la détection de la maladie, le taux d’anxiété
étant très élevé à l’intérieur
de la famille, la tâche consiste à organiser les soins en incluant
les parents confrontés à une expérience d’impuissance
handicapante. La jeune fille anorexique les sollicite sans cesse sans pour autant
suivre leurs consignes — le fait que les parents ne parviennent pas à
aider leur fille accroît leur stress émotionnel jusqu’au
point où ils commencent à manifester des réactions “inadéquates”(3).
Pour diminuer leur anxiété, les parents ont tendance à
s’accrocher aux spécialistes et à abandonner leur rôle
de parents.
Une organisation des soins en étroite collaboration entre un médecin
somaticien et un pédopsychiatre s’impose: étant donné
que la maladie se manifeste au niveau somatique et que l’intelligence
émotionnelle est peu développée, le médecin somaticien
a pour tâche de garantir le cadre de la prise en charge: il accepte de
s’occuper des problèmes somatiques tout en émettant, devant
la famille, l’hypothèse qu’à l’origine de l’anorexie
il y a des problèmes de nature psychologique et que pour cette raison
il aura besoin de collaborer avec un spécialiste pédopsychiatrique.
En organisant une réunion avec les parents et le pédopsychiatre,
le médecin de famille initiera la discussion concernant l’aspect
psychologique de la maladie et servira ainsi de modèle aux parents en
leur montrant comment ils peuvent apprendre à se poser les bonnes questions
en vue de répondre plus adéquatement aux difficultés psychoaffectives
occultées de leur fille.
Dans un premier temps le spécialiste pédopsychiatrique a pour
tâche d’évaluer la situation pour savoir si les symptômes
anorexiques cachent d’autres troubles psychoaffectifs(4),
dans un deuxième temps il a pour tâche d’amener la dimension
psychologique dans les échanges entre le médecin et la famille.
Les étapes du traitement
Même si les étapes de la prise en charge se succèdent comme
décrit ci-dessous, la pratique montre qu’il est souvent nécessaire
de revenir à une étape précédente lorsque le traitement
risque de s’engager dans une impasse ou lorsque la collaboration avec
la famille devient difficile. Prenons le cas de la jeune fille anorexique dont
les parents n’ont pas exigé le respect méticuleux des règles
fixées dans le contrat thérapeutique: il a fallu que leur fille
subisse une intoxication à l’eau avec de sérieux troubles
électrolytiques nécessitant une réhospitalisation pour
que les parents soient motivés à agir conséquemment à
la gravité sa maladie. Cette crise déclenchée par un problème
vital a eu comme effet de responsabiliser aussi bien la jeune fille que ses
parents.
1° Mise sur pied de l’équipe thérapeutique
Au moment de le détection des symptômes, il est nécessaire
de mettre rapidement en place une prise en charge bi-polaire avec comme co-thérapeutes
le médecin somaticien et le pédopsychiatre. Une telle collaboration
est nécessaire pour faire face à trois problématiques apparaissant
normalement dans ce genre de troubles:
- premièrement il est nécessaire d’éviter de prendre
des risques sur le plan somatique,
- deuxièmement il est nécessaire de mettre sur pied un plan
de traitement dont le souci central est l’établissement du “contrat”
thérapeutique,
- troisièmement il est nécessaire de “coacher” étroitement
la famille ainsi que les différents intervenants pendant l’exécution
du plan de traitement.
Si le médecin somaticien était le seul intervenant, il courrait
le risque d’être envahi par des demandes dictées par l’anxiété
des parents et de se heurter à une résistance au traitement de
la jeune fille. Et si le pédopsychiatre était seul en face de
la famille, il courrait le risque que cette dernière ne lui parle que
de calories et de problèmes diététiques.
Aucun des deux spécialistes ne parviendra seul à contenir le
stress émotionnel qui règne à l’intérieur
de la famille, des efforts en solitaire dans de telles situations risquent de
se solder par un échec thérapeutique.
2° Gestion des risques somatiques
Le but des premières consultations est d’établir une collaboration
étroite entre les spécialistes et les parents. Ces derniers ont
besoin d’informations en ce qui concerne l’anorexie et la manière
de la traiter. Sur le plan émotionnel il faut savoir que la famille vit
un stress émotionnel aigu au moment où ses membres viennent à
la consultation. Il est donc nécessaire de les soutenir affectivement
en leur parlant des cas de jeunes filles anorexiques qui ont évolué
favorablement (modèles positifs). Vu les risques physiques et psychiques
que la jeune fille encourt si elle ne peut pas quitter le cercle vicieux de
la “logique” anorexique, il faudra insister auprès des parents
pour qu’ils réagissent de manière déterminée
et qu’ils fassent des efforts considérables pour améliorer
leur style éducatif. Il sera utile de leur montrer que d’autres
familles ont passé par là tout en évitant le risque qu’ils
ne se mettent à bagatelliser la situation. Il sera nécessaire
aussi de donner le cap sur lequel les efforts de tout le monde vont s’orienter.
Les objectifs du plan de traitement devraient être définis avec
les parents(5) dans un premier temps,
avec la jeune fille dans un deuxième temps.
Les spécialistes pourraient être amenés à penser
qu’ils sont aussi impuissants que les parents. Notre expérience
a toutefois démontré que la collaboration entre la famille et
les spécialistes est fructueuse dans la mesure où ces derniers
réussissent à répondre aux craintes des parents et de la
jeune fille. En ce qui concerne les troubles alimentaires, les craintes se focalisent
sur le côté somatique du problème, en particulier sur le
poids. En parlant du corps et des risques que la jeune fille encourt sur le
plan de sa santé, il devient possible de faire comprendre aux parents
qu’ils doivent arrêter de se sentir responsables de sa manière
de se nourrir et de son poids et exiger clairement d’elle qu’elle
participe activement aux soins et à l’élaboration du contrat
ainsi qu’à son exécution. Les informations concernant les
risques somatiques liés à l’anorexie ont normalement un
impact certain sur les parents, et même sur leur fille(6).
Ce sont également ces considérations qui motivent les parents
à hospitaliser leur fille lorsqu’elle dépasse la limite
de poids inférieure fixée.
Les risques auxquels les parents et la jeune fille sont sensibles sont les
suivants (par ordre décroissant en ce qui concerne l’effet mobilisateur):
- ostéoporose
- caries
- perte de cheveux
- arrêt de croissance
- aménorrhée (en règle générale l’aménorrhée
ne pose de problème ni à la jeune fille ni à ses parents,
mais lorsque le médecin leur explique le lien entre l’aménorrhée
et le risque d’ostéoporose, la famille peut prendre ce symptôme
au sérieux).
3° Le style cognitif à la base des troubles anorexiques
Il faut insister sur les risques somatiques pour que les parents comprennent
qu’ils doivent jouer un rôle actif dans les soins de leur fille.
Pour canaliser leurs efforts il est maintenant nécessaire d’aborder
les risques d’ordre psychoaffectif qui pourraient entraver le développement
psychique durable. La plupart des parents ont vu des émissions télévisées,
lu des livres sur l’anorexie, pris contact avec des groupes d’entraide.
Ils sont, plus que la jeune fille, prêts à discuter les questions
concernant les implications psychologiques de la maladie, c’est pourquoi
il est à conseiller de s’entretenir avec les parents de la situation
psychoaffective et relationnelle de leur fille. Un tel entretien permet de détecter
les facteurs de risque (facteurs favorables et défavorables au traitement).
En discutant avec les parents, on trouvera la confirmation que l’anorexie
cache un autre trouble et qu’il y a:
- le risque que la maladie se chronifie rapidement (en raison de sa fonction
de défense contre des états émotionnels angoissants sous-jacents)(7);
- le danger d’un bénéfice secondaire dû au style
de communication dans la famille, style de communication qui “favorise”
l’expression anorexique d’une souffrance psychique(8);
- une autre difficulté souvent négligée qui réside
dans le fait que la faim a un effet déformateur de la pensée
(la faim est responsable de la pensée “délirante”
et de la distorsion du schéma corporel(9))
influençant fortement la réaction de la jeune fille au traitement.
En ce qui concerne le fait que l’anorexie cache d’autres troubles
affectifs et relationnels(10), notre
expérience confirme les constatations faites dans la littérature:
les jeunes filles anorexiques que nous avons suivies présentent des difficultés
relationnelles, un isolement social (souvent dissimulé), des distorsions
de la perception et du schéma corporel, troubles qui doivent être
interprétés dans le sens d’un déficit d’intelligence
émotionnelle(11). Au début
de l’adolescence ces jeunes filles se rendent compte qu’elles ne
parviennent plus à suivre leurs camarades plus avancées et qu’il
leur manque l’intelligence émotionnelle et sociale nécessaires
pour apprécier les changements intervenant avec la puberté, ce
qui les pousse à se distancer d’elles. Il leur arrive de dire à
leurs parents ou aux médecins qu’elles se sentent “bêtes”.
Elles essaient de regagner l’intérêt de leurs pairs en devenant
anorexique (bénéfice secondaire). Derrière ce genre de
remarques on ressent moins le rejet de la féminité que l’embarras
lié à un manque de savoir-faire social — en fait, la plupart
des jeunes filles anorexiques sont assez coquettes mais elles ne savent pas
comment gérer les transformations émotionnelles et comportementales
suscitées par la sexualité naissante, leur mode de pensée
restant celui des enfants prépubères.
Ces difficultés sont donc l’expression d’un style cognitif
particulier(12)dont les caractéristiques
sont les suivantes:
- alexithymie (incapacité de reconnaître et d’exprimer
des sentiments, des problèmes psychiques et relationnels : les sensations
corporelles qui sous-tendent les émotions et les sentiments sont vécues
comme dénuées de sens, ce qui fait qu’elles ont un effet
angoissant);
- préoccupation par l’image que la jeune fille donne d’elle-même:
son estime de soi dépend d’autrui, elle est incapable de reconnaître
sa propre valeur;
- incapacité de voir la globalité d’une situation: ce
style cognitif fait que la jeune fille ne parvient pas à se “décoller”
des détails concrets, ce qui fait qu’elle ne comprend pas le
“sens” d’une situation.
4° Style de communication de la famille
Le style cognitif de la jeune fille est renforcé par le style de communication
de la famille. Dans notre expérience nous avons eu la confirmation de
l’hypothèse de Minuchin(13)
disant que l’anorexie n’intervient que dans un certain type de famille.
Toutes les familles présentées ici correspondent à la description
suivante:
- l’anorexie n’intervient que dans une famille intacte, “jamais”
chez les jeunes filles placées en institution,
- l’anorexie n’intervient “jamais” dans les familles
où le père est absent (le père est très engagé
dans l’éducation de ses enfants, il participe activement à
la thérapie mais ne parvient pas à faire valoir son autorité
lorsqu’elle serait nécessaire)(14),
- les parents étant dans l’incapacité de mettre fermement
des limites, l’anorexique présente les symptômes d’une
enfant “tyrannique”(15).
Nous tenons à communiquer ces données aux familles pour qu’elles
puissent essayer de changer leur style de communication. Le fait de dire que
l’anorexie n’intervient que dans des familles intactes et “harmonieuses”
a un double effet: il reconnaît positivement les efforts que la famille
fait pour soutenir et rendre heureux ses membres, en même temps il pousse
les parents à changer leur style éducatif. L’expérience
montre que les parents sont d’un plus grand soutien pour leur fille lorsqu’ils
sont invités à collaborer activement à la thérapie.
Par contre lorsqu’ils se sentent responsables de la maladie de leur fille,
ils pensent qu’ils doivent se tenir à l’écart d’elle
et s’en séparer, ils délèguent alors les soins aux
spécialistes et ne participent pas à l’élaboration
du plan de traitement. Par la suite, ne comprenant pas le sens du traitement,
ils sont incapables de modifier leur style éducatif.
Minuchin(16) a décrit les quatre
modalités suivantes comme caractéristiques du style d’interaction
rencontré dans les familles où un enfant présente des symptômes
psychosomatiques ou anorexiques:
- intrication
- hyperprotection
- rigidité (perfectionnisme)
- besoin excessif d’harmonie et incapacité de gérer les
conflits.
Les thérapeutes, tout en s’accordant au style de communication
de la famille, peuvent utiliser positivement ces quatre modalités pour
favoriser le processus thérapeutique: ils invitent les parents à
en maintenir l’intention mais à en modifier les moyens (technique
de recadrage).
- En ce qui concerne la tendance à l’intrication, les thérapeutes
invitent les parents à la transformer en empathie: l’angoisse
flottante à l’intérieur de la famille efface les frontières
intergénérationnelles et fait perdre de vue les réels
problèmes affectifs de la jeune fille. En donnant des informations
sur les aspects psychologiques de l’anorexie, les thérapeutes
invitent la famille à définir les problèmes affectifs
et relationnels de leur fille et à identifier les ressources nécessaires
pour les surmonter, ce qui a un effet rassurant.
- En ce qui concerne la tendance hyperprotectrice, les thérapeutes
invitent les parents à la transformer en attitude de “coaching”:
dès la première consultation ils ont besoin de comprendre que
leur manière de réagir aux problèmes de leur fille a
un effet considérable sur elle. La métaphore utilisée
est celle d’une équipe sportive: c’est à l’athlète,
donc à la jeune fille, de faire son parcours, les parents et l’équipe
soignante seront les entraîneurs qui la soutiennent. Le but est donc
d’aider la jeune fille malade à installer les ressources nécessaires
pour être à même de lutter elle-même contre sa maladie
et pour augmenter ses capacités sociales en s’appuyant sur ses
co-équipiers.
- En ce qui concerne la tendance à la rigidité, les thérapeutes
invitent les parents à la transformer en fermeté: l’expérience
montre que les jeunes filles anorexiques sont capables de participer activement
au traitement lorsqu’un contrat thérapeutique est établi
avec elles et leurs parents. Dans un deuxième temps les parents ont
besoin de soutien pour être capables d’insister avec la fermeté
nécessaire pour que les points du contrat soient suivis méticuleusement
par leur fille.
- En ce qui concerne le besoin excessif d’harmonie, les thérapeutes
invitent les parents à le transformer en objectif de bien-être
sur le plan social pour leur fille: il faut leur donner une nouvelle finalité
en invoquant le développement harmonieux de la jeune fille et son avenir
en tant que femme. Il s’agit d’introduire un axe temporel dans
le plan de traitement en visant des compétences sociales plus élaborées.
En élargissant de cette manière la finalité du traitement,
les parents sont d’accord d’accepter une plus grande conflictualité
au sein de leur famille.
5° L’élaboration du plan de traitement et l’établissement
du contrat thérapeutique
La conception du plan de traitement se réfère aux données
mentionnées ci-dessus: il tient compte du style cognitif de la jeune
fille anorexique et du style d’interaction de la famille. Etant donné
que la jeune fille est incapable de reconnaître ses difficultés
et de s’engager dans un travail thérapeutique, il est dans un premier
temps nécessaire de créer une alliance avec les parents pour que
ceux-ci puissent contribuer de manière significative à ses soins.
Ce qui les aide énormément, c’est de pouvoir parler avec
d’autres parents qui ont passé par là; ces derniers peuvent
leur montrer qu’en changeant leur style éducatif ils peuvent aider
efficacement leur fille à modifier son style cognitif.
Le traitement vise avant tout la disparition des symptômes anorexiques.
Le moyen le plus adapté pour atteindre ce but est le contrat thérapeutique,
contrat fixant le cadre et les objectifs qui permettent à la jeune fille
de lutter activement contre sa maladie. Cette dernière s’était
réfugiée dans la maladie parce qu’elle avait le sentiment
de ne pas pouvoir influencer sa situation et l’attitude hyperprotectrice
parentale la “confortait” dans l’idée qu’elle
devait rester dans une attitude passive. A cause de son manque d’autonomie
et de sa passivité elle n’a pas développé le savoir-faire
nécessaire pour faire avec ses difficultés et réagir adéquatement
par rapport à ses troubles alimentaires.
Le contrat vise à activer la réflexion et à encourager
la jeune fille dans sa recherche d’autonomie. Nous veillons à ce
que les parents n’abandonnent pas leur rôle parental, c’est
pourquoi nous leur signalons combien il est important qu’ils élaborent
et rédigent le contrat thérapeutique eux-mêmes et qu’ils
le défendent ensuite auprès de leur fille malade.
Le contrat inclut les conditions nécessitant une hospitalisation, les
conditions de la sortie de l’hôpital, les gratifications et les
sanctions intervenant aux seuils d’augmentation et de diminution pondérales.
En plus de cela, il mentionne les mesures prises pour soutenir la jeune fille
dans sa recherche de contact et de plaisir aussi bien à l’école
que pendant ses loisirs.
6° Traitement hospitalier/stationnaire
Si un traitement hospitalier/stationnaire s’avère nécessaire,
il a comme objectifs, en dehors de celui de la reprise de poids:
- contenir l’anxiété familiale: l’anxiété
augmente le stress émotionnel avec comme conséquence un renforcement
des défenses anorexiques (repli sur soi-même, hyperprotection).
La présence des médecins contient l’angoisse de la famille,
au moins dans la mesure où ceux-ci optent pour un modèle de
coopération et de co-évolution;
- lutter contre la pensée “délirante” et les distorsions
représentatives (schéma corporel) dues à la faim: les
conséquences de l’inanition influencent plus qu’on ne le
pense l’humeur et la pensée de la jeune fille. Souvent cette
dernière, une fois qu’elle commence à reprendre du poids,
reconnaît qu’elle était enfermée dans un état
de mal-être lié au vécu de l’anorexie, incapable
de réfléchir et de participer à la vie;
- réduire l’isolement de la jeune fille: un séjour dans
une division pédiatrique ou une station de thérapie met la jeune
fille dans un contexte dont le climat est très différent de
celui qui règne à la maison. Ce changement de climat et de style
éducatif sert à stimuler ses capacités sociales. Le personnel
peut encourager la jeune fille à s’exprimer, à prendre
confiance en elle, à participer aux activités de la division.
Le personnel va aussi respecter le contrat thérapeutique et insister
pour que la jeune fille s’y tienne. Le personnel a donc comme objectif
de rendre la jeune fille active, responsable de son traitement et de la résolution
de ses problèmes. En ce qui concerne les visites, elles sont autorisées
lorsque la jeune fille reconnaît ses difficultés et est d’accord
d’apprendre à aller activement vers les autres et à participer
à la vie des adolescents, par contre lorsqu’elle “reçoit
comme une princesse” ses copines fascinées par sa maladie, l’attention
qui lui est apportée renforçant son style cognitif, les visites
sont problématiques;
- encourager la jeune fille à faire des pas vers une plus grande autonomie:
le style cognitif de la jeune fille ainsi que le style de communication familial
ont tendance à renforcer le côté passif de la jeune fille
qui se sent impuissante et se défend contre son besoin de dépendance
de manière infantile. Sa pensée reste immature ce qui fait que
la jeune fille anorexique se replie sur elle-même et s’enferme
dans une pensée qui tourne autour des questions nutritionnelles. L’objectif
du traitement hospitalier est de la rendre active et autonome. L’équipe
soignante a pour tâche de créer un cadre propice à la
stimulation de son intelligence émotionnelle et sociale. La discussion
avec les infirmières, les échanges avec les autres enfants et
jeunes gens, la participation aux ateliers créatifs et la reprise de
l’école lui permettent de détourner la pensée de
ses préoccupations maladives. Comme elles ne savent pas comment prendre
contact avec autrui et se dévalorisent, les jeunes filles anorexiques
se complaisent dans leur isolement au début de l’hospitalisation,
isolement qui renforce le potentiel pathogène de leur style cognitif
(déni des problèmes psychologiques);
- donner aux parents un modèle de style éducatif adapté
aux difficultés psychoaffectives de leur fille anorexique: l’hôpital
est le lieu idéal pour établir un contrat thérapeutique
(incluant la jeune fille, les parents et l’équipe des soignants).
Il est à conseiller de ne pas utiliser un contrat pré-établi,
mais de le mettre sur pied chaque fois avec les parents pour que ces derniers
apprennent à définir les problèmes, à identifier
les ressources nécessaires et à négocier les points sensibles
avec leur fille. Si la famille comprend bien le sens du contrat, il est plus
facile pour elle d’assumer ses responsabilités et de faire en
sorte que la jeune fille le respecte.
7° Le suivi thérapeutique
Les consultations sont agendées en fonction des contrôles médicaux
réguliers (concernant le poids, le danger de l’ostéoporose,
les troubles hormonaux…). Sont discutées également les questions
touchant au régime diététique et au traitement médicamenteux.
Tous ces points permettent d’aborder les aspects psychologiques qui y
sont liés. La discussion du risque de l’ostéoporose permet
d’aborder les questions liées à l’esthétique
du corps et au schéma corporel, la question du traitement hormonal permet
de discuter l’entrée en puberté et la manière de
vivre des adolescentes. L’anxiété liée à la
réussite scolaire permet de demander à la jeune fille si elle
doit lutter contre des idées obsessionnelles. Toute en parlant des effets
des médicaments antidépresseurs, il est possible de parler des
troubles de l’endormissement, des excès boulimiques, des troubles
de l’humeur, etc.
A côté de cela ces entretiens permettent de renégocier
et de mettre à jour les points retenus dans le contrat thérapeutique.
La jeune fille doit réaliser que les points du contrat ne sont pas discutés
dans les moments de crise et que ni le chantage affectif ni la panique ne vont
les transformer. Les parents ont besoin de soutien pour comprendre la démarche
et pour ne pas céder aux implorations et aux accès de panique
de leur fille. En ce qui concerne son régime alimentaire la jeune fille
doit apprendre à le gérer intelligemment elle-même, d’abord
avec l’aide des infirmières et des diététiciennes,
puis avec sa mère … puis toute seule.
Procédant de cette manière il devient de plus en plus possible
d’identifier les problèmes d’ordre psychoaffectif et relationnel
et d’identifier les ressources nécessaire pour les surmonter. Normalement
la jeune fille a besoin de soutien pour ressortir avec ses copines. Le retour
à l’école doit être préparé pour qu’il
ne soit pas traumatisant. Il est important que la jeune fille quitte sa position
de “malade fascinante” et apprenne à se comporter comme une
adolescente “normale”.
Dans quatre cas, la jeune fille présentait un manque de maturité
par rapport aux jeunes filles de son âge, c’est pourquoi les thérapeutes
ont estimé qu’il serait favorable pour la jeune fille de refaire
l’année scolaire en cours. La proposition de redoubler l’année
a choqué aussi bien la jeune fille que ses parents, mais une fois que
la mesure a été imposée, elle a été vécue
très positivement car elle a permis à la jeune fille de refaire
son entrée en adolescence sans être obligée de rivaliser
avec ses camarades plus matures. Il ne faut pas oublier que la plupart des jeunes
filles anorexiques vivent un stress scolaire permanent, ne se sentant pas à
la hauteur des exigences scolaires. Comme l’a déjà dit Hilde
Bruch(17), le fait de vouloir rassurer
la jeune fille anorexique en lui disant qu’elle serait “intelligente”
a des conséquences fatales: sentant qu’elle a un handicap au niveau
de son intelligence émotionnelle, elle s’en défend en développant
des symptômes anorexiques parce qu’elle ne sait comment affronter
le problème autrement. Ne pas reconnaître ce problème la
renforce dans son repli sur elle-même.
Il est important ici de discuter aussi les questions de la psychothérapie
individuelle et de la thérapie de famille. L’expérience
des 9 cas cités montre qu’aucune des jeunes fille n’a été
capable de s’engager dans une psychothérapie individuelle pendant
la phase aiguë de la maladie. Il ne faut donc pas introduire trop tôt
une psychothérapie individuelle, on risquerait d’en griller les
possibilités (“j’ai déjà tout essayé,
ça ne sert à rien!”). Il est à conseiller d’attendre
la demande de la jeune fille (cela peut prendre plusieurs mois, voire plusieurs
années, jusqu’à ce qu’elle en comprenne la nécessité).
Par contre le pédopsychiatre utilisera toutes les occasions qui se présentent
pour encourager la jeune fille à remplacer les stratégies défaillantes
responsables de son retrait anorexique par des stratégies plus opérantes:
elle doit apprendre à identifier ses difficultés et ses besoins,
à négocier les points de son contrat thérapeutique, à
communiquer, à gérer les conflits, à participer à
la vie de ses pairs, à développer des hobbies.
En résumé on peut dire que la famille de la jeune fille a besoin
d’une certaine guidance: sinon le risque est grand qu’elle renforce
les attitudes pathogènes mentionnées chez Minuchin. Les parents
ont besoin d’apprendre à reconnaître les difficultés
de l’adolescente présentant des troubles alimentaires (manque d’autonomie,
isolement social, style cognitif) pour être à même de la
soutenir adéquatement. Pour ceci ils ont besoin d’avoir des modèles
fiables leur montrant comment ils peuvent réduire le taux d’anxiété
à l’intérieur de la famille et changer leur style éducatif.
Les parents des 8 cas cités ont fait les efforts nécessaires pour
apprendre à soutenir adéquatement leur fille malade(18).
Deux familles ont même eu le courage, avant de la reprendre à la
maison, de placer leur fille en internat après l’hôpital
pour la renforcer dans sa quête d’autonomie.
Chr. Müller, Neuchâtel
Notes :
- Entre autres: Handbuch Verhaltenstherapie und Verhaltensmedizin
bei Kindern und Jugendlichen, H.-C. Steinhausen et M. von Aster (éditeurs),
Beltz, 1993, pp 383-404, p. 240
- Revue Française de Psychosomatique — Institut de Psychosomatique
de Paris, N° 6 - décembre 1994
- Dans le passé les intervenants psychothérapeutiques ont interprété
ces réactions parentales “inadéquates” comme “cause”
de l’anorexie ce qui est évidemment faux et a comme effet d’augmenter
le stress intra-familial.
- En ce qui concerne les diagnostics des troubles concomitants, le pédopsychiatre
a constaté
— des troubles obsessionnels-compulsifs dans deux cas,
— des troubles dysthymiques dans deux cas,
— des tics, des allergies et un syndrome d'hyperventilation (1 cas);
en ce qui concerne les troubles psycho-affectifs à l’intérieur
de la famille
— une patiente a eu une soeur également aorexique,
— dans deux familles le père présente des troubles psycho-affectifs
(alcoolisme lié à un trouble de la personnalité).
- Il y a des méthodes précises qui permettent non seulement
de fixer des objectifs thérapeutiques ou autres mais aussi de veiller
à ce que ceux-ci puissent être atteints. Des méthodes
tels que la Programmation neuro-linguistique et l’approche cognitivo-comportementaliste,
partant de l’état problème, visent une définition
positive des objectifs: il ne suffit pas de vouloir s’éloigner
de l’état anorexique, il est nécessaire de viser des objectifs
“positifs” tels que l’autonomie, la participation active
à la vie des camarades, l’activation de la pensée…
Lorsqu’un objectif est bien défini il a un effet motivant, mobilisant
les ressources nécessaires pour y arriver. Pour être capable
de définir l’objectif thérapeutique de cette manière,
il est nécessaire d’évaluer exactement les problèmes
psycho-affectifs sous-jacents pour pouvoir concevoir les buts à atteindre.
Il est également nécessaire de prospecter les étapes
intermédiares du processus thérapeutique. Il va de soi que les
concernés, les parents et la jeune fille, doivent être à
même de s’identifier avec ces objectifs, raison pour laquelle
il est nécessaire qu’ils puissent les élaborer avec les
spécialistes.
- On peut distinguer deux manières de concevoir des
objectifs: soit on a tendance à formuler négativement un objectif,
ce qui aura comme effet de vouloir s’en éloigner, soit on a tendance
à le formuler positivement, ce qui fait qu’on veut s’en
approcher. Dans le cas de l’anorexie les deux procédés
sont nécessaires. On voudra s’éloigner des comportements
qui augmentent les “risques” de cette maladie, et renforcer ceux
qui sont des facteurs nécessaires de guérison.
- Ce constat nous pousse à dire que les troubles anorexiques persistant
à l’âge adulte sont souvent l’expression d’une
souffrance psychiatrique sévère.
- Certaines croyances répandues concernant cette maladie tendent à
la chronifier, comme celles stipulant que l’anorexie serait l’expression
d’un malaise lié à l’adolescence, serait la conséquence
de troubles relationnels à l’intérieur de la famille (entre
la mère et sa fille, par exemple), ou encore serait la conséquence
d’un idéal esthétique moderne ou d’un refus de la
féminité.
Ces croyances concernant l’anorexie ont un effet fascinant et contribuent
à l’installation des mécanismes liés au bénéfice
secondaire. Beaucoup de psychothérapeutes partagent ces croyances et
sont responsables du fait que les jeunes filles “apprennent” à
tirer profit de leur situation: elles reçoivent de l’attention
pour l’aura qui entoure leur maladie et pas pour les efforts qu’elles
font pour la surmonter.
- Verhaltenstherapeutische Psychosomatik, R. Meermann et W. Vandereycken
(éditeurs), Schattauer Verlag, Stuttgart, 1996
- Sur un plan plus formel, nous avons diagnostiqué comme troubles
concommitants
— troubles instrumentaux (dyslexie…)
— troubles dysthymiques et troubles de l’endormissement
— troubles obsessionnels-compulsifs
— maladies psychosomatiques
— troubles de la personnalité
— troubles boulimiques/obésité
- Le concepte de l’intelligence émotionnelles responsable des
capacités relationnelles et sociales a été vulgarisé
par Daniel Goleman: L'intelligence émotionnelle — Comment transformer
ses émotions en intelligence, Editeur: Robert Laffont.
- Le style cognitif se définit comme un mode de fonctionnement
cognitif propre à l'individu, il révèle une préférence
inconsciente à des type de stratégies de perception, de sélection,
traitement de l'information, de représentation mentale, de stockage
et de sélection de la réponse. Le style cognitif caractérise
donc ce qui se trouve entre le stimulus et la réponse d'un individu.
- S. Minuchin, Psychosomatic Families — Anorexia Nervosa in Context,
Harvard University Press, Cambridge/Massachusetts, 1978
- Dans un de nos cas les parents ont divorcé, mais malgré cela
le père a été très présent dans la vie
de la famille réconstituée.
- Ce terme a été utilisé par I. Prekop pour décrire
des enfants qui développent des réactions phobiques par rapport
à la vie extra-familiale, compensant le manque de vie sociale en ayant
de plus en plus de demandes à l’égard des parents.
- S. Minuchin, 1978
- Hilde Bruch, The Golden Cage — The Enigma of Anorexia Nervosa, Harvard
University Press, Cambridge/Massachusetts, 1978
- Seulement une jeune fille a dû faire son chemin seule en acceptant
un placement dans un foyer d’apprentis (ses parents ayant des problèmes
psychiques trop importants pour être à même de modifier
leur style éducatif).
Auteur:
Dr Christian V. Müller
Psychiatre d’enfants et d’adolescents FMH
Office médico-pédagogique neuchâtelois
rue de l’Ecluse 67
2000 Neuchâtel
e-mail : chmu@bluewin.ch
Top
Parution le 10 décembre 2002
|