Le développement du langage chez l'enfant après implant cochléaire


Introduction

L'implant cochléaire est une méthode efficace pour aider les enfants souffrant d'une surdité très profonde chez lesquels l'appareillage auditif conventionnel est insuffisant à fournir une amplification efficace du message acoustique ceci en raison de la faible capacité d' une différentiation des signaux acoustiques par l'oreille interne. Ces atteintes auditives sévères entraînent un grand retard dans le développement du langage. La compréhension du langage oral par ces enfants est si limitée qu'ils doivent s'aider de la lecture labiale. Ainsi, ils n'apprennent à parler qu'avec de grandes difficultés, car il ne peuvent entendre leur propre voix que de manière insuffisante. Leur voix sonne bizarrement et est difficile à comprendre pour des auditeurs non exercés.

L'implant cochléaire (IC) est un neurostimulateur qui capte l'information acoustique au moyen d'un microphone et la transforme en faisceaux de signaux électriques qui sont présentés au nerf auditif par une électrode implantée dans l'oreille interne. Grâce à leur IC la plupart des enfants peuvent déjà après quelques semaines reconnaître des sons acoustiques calibrés, de même que les noms de leurs frères et sœurs, ainsi que ceux de leurs camarades de jeux. La plupart d'entre eux parviennent après une réhabilitation intensive de quelques mois à une compréhension du langage oral: ils comprennent la langue parlée sans l'aide de la lecture labiale. Le but lointain des approches pédagogiques spécialisées reste cependant l'acquisition de la langue parlée: les enfants doivent être capables de parler spontanément et d'être compris aisément par leur entourage.

Pour répondre à la question de savoir s'il sera possible de scolariser l'enfant dans une école normale ou au contraire s'il faudra l'éduquer dans une école spécialisée pour malentendants, ses compétences verbales sont décisives, et en particulier sa capacité à communiquer oralement. A l'école primaire, la compréhension de la langue parlée est une condition indispensable pour pouvoir suivre l'enseignement, et la capacité d'expression orale prend une grande importance. L'enfant ne doit pas seulement écouter et répéter correctement la langue parlée, mais encore en comprendre le sens, afin de participer activement aux cours. De plus, il doit pouvoir être suffisamment confiant en ses capacités à être compris de ses enseignants et de ses camarades de classe. Une compréhension de la langue parlée est donc une condition essentielle pour l'entrée à l'école primaire.


Tests de langage après l'implant cochléaire

De nombreux tests ont été utilisés pour étudier le développement de l'audition et du langage chez les enfants ayant reçu un implant cochléaire. Les tests auditifs conventionnels examinent principalement l'audition et demandent une répétition correcte de mots mono- ou pluri-syllabiques. La compréhension n'est examinée que superficiellement par ces tests. Comme la compréhension du langage joue un rôle très important pour l'investigation de la compétence verbale, nous avons introduit un test approprié. Il s'agit du test "Reynell Development of Language Scales" (RDLS) dans sa traduction allemande (Klaus Sarimski, Munich, 1985). Le RDLS a été créé par Joan Reynell en Grande-Bretagne (en 1969, révisé en 1977) et a été validé chez plus de 800 enfants malentendants. Les enfants obtiennent des points en réussissant les items du test à partir desquels un score est calculé, qui permet d'évaluer l'âge de développement du langage (ADL). Le RDLS est validé pour un âge de développement du langage de 1 à 7 ans.


Le programme de suivi des enfants implantés à l'hôpital de l'Ile de Berne

A la clinique universitaire d'ORL de l'hôpital de l'Ile de Berne, d'octobre 1992 à janvier 2001, 62 enfants (31 filles et 31 garçons), provenant des cantons de Bâle, Berne, Fribourg, Genève, Jura, Neuchâtel, Soleure, Schwytz, Vaud et Valais, ont reçu un implant cochléaire (IC) à canaux multiples. Tous portent leur IC tous les jours et l'utilisent toute la journée, ou au minimum plusieurs heures par jour. La surdité est, en général, de cause inconnue et plus des deux-tiers sont dues à des surdités congénitales. Deux enfants ont présenté une surdité brusque, qui s'est développée en quelques semaines ; chez deux enfants on a pu mettre en évidence une rubéole durant le premier trimestre de la grossesse (les mères de ces deux enfants étaient alors voisines !). Dix enfants avaient une surdité totale après méningite.

La langue maternelle de la majorité de nos enfants avec IC est le dialecte suisse-alémanique ; un grand nombre d'enfant reçoit un enseignement audio-pédagogique spécialisé en bon allemand, comme c'est l'usage dans les écoles suisses-alémaniques pour enfants malentendants. Les enfants ayant reçu un IC ne comprennent pas tous l'allemand. En effet, depuis 1994, nous suivons également des enfants de langue française (15), ainsi que quelques enfants (14) provenant de multiples zones linguistiques (Angola, Brésil, Indes, Mexique, Sri Lanka, Thaïlande et Turquie)


Méthode

Depuis 1996, nous utilisons pour l'évaluation du développement du langage une version modifiée de la traduction allemande du RDLS, qui a été adaptée aux expressions suisse-alémaniques. Le RDLS est toujours pratiqué et évalué par la même logopédiste, qui dispose d'une longue expérience dans l'évaluation de la compétence verbale des enfants gravement malentendants. Elle énonce les phrases du test en allemand ou en dialecte suisse-alémanique. La somme des tâches exécutées fournit un score qui permet de calculer l'âge de développement du langage. Celui-ci est évalué en fonction de l'âge chronologique.

Les enfants entrent dans l'étude s'ils comprennent l'allemand ou le suisse-allemand et s'ils effectuent au moins deux fois le RDLS, une première fois avant l'implant cochléaire et une ou plusieurs fois après l'IC. La valeur de départ de l'ADL correspond au résultat du test avant l'IC, les valeurs suivantes reflètent les performances réalisées dans les intervalles de temps choisis (12-18 mois) selon la programmation du processeur de langage. Elles correspondent à une courbe, qui décrit l'évolution du développement du langage en fonction du temps.


Résultats

Treize enfants de cette étude ont été évalués au minimum par deux tests. Tous ont été traités précocément avec des appareils auditifs et ont reçu régulièrement une éducation audio-pédagogique spécialisée (visites à domicile). Dix enfants avaient moins de 5 ans, dont 3 avaient moins de 2 ½ ans lors du premier test pour l'évaluation de l'ADL, c'est-à-dire avant l'implant cochléaire. Sept enfants avaient acquis un retard de langage très important et n'avaient un ADL que de 1 (c'est-à-dire qu'ils utilisaient des expressions pour dire maman, papa, manger et boire), un enfant avait un ADL de 0,5 (babil et cris pour attirer l'attention sur lui) ; six enfants avaient un retard net d'ADL, environ de 2 ans en-dessous de leur âge biologique.

Tous les enfants ont nettement progressé dans le développement de leur langage (figure 1). Déjà au cours de la première année de leur réhabilitation on constate une nette augmentation de leur ADL.

 

 

 

 

 


Figure 1 :


Lorsque l'on analyse les courbes individuelles, il est frappant de constater que l'ADL de quelques enfants n'a progressé que lentement, alors que celui des enfants implantés très jeunes a rapidement évolué. Leurs courbes sont pratiquement parallèles au développement attendu du langage. Les courbes des enfants avec une audition résiduelle, qui à l'âge de 4 ans n'atteignaient qu'un ADL de 2 ¾ à presque 3 ans montent encore plus vite. L' évolution de l'enfant ? est intéressante: au début, ses progrès n'ont été que modérés, puis l'évolution devient nettement meilleure avec une "récupération" : lors du test suivant, quelques mois plus tard, son ADL a doublé.


Discussion

Le succès obtenu par un enfant résulte bien sûr des efforts conjoints de ses parents et des thérapeutes spécialisés, mais il dépend surtout de ses capacités individuelles, de son intelligence, de son désir d'apprendre et de sa motivation. Ce sont des paramètres qui vont influencer la poursuite de la prise en charge pédagogique et déterminer la progression de l'ADL. Une motivation irrégulière au cours d'une réhabilitation de plusieurs années pourrait peut-être expliquer la courbe obtenue chez l'enfant ?. L'âge de l'enfant et son degré de surdité au moment de l'implant cochléaire constituent d' autres facteurs importants. Les enfants âgés de 4 ans, qui ont commencé avec un ADL de 1, progressent clairement plus lentement dans leur ADL que les enfants de ce groupe qui avaient une audition résiduelle, qui ont presque rattrapé leur retard à l'âge de six et sept ans. Lorsque la langue utilisée dans l'enseignement spécialisé est la même que la langue maternelle (c'est-à-dire la langue principale parlée dans la famille), les parents peuvent prendre une part active à la réhabilitation. Les enfants qui apprennent à écouter et à parler dans cet environnement progressent plus rapidement.


Résumé

L'implant cochléaire est une méthode thérapeutique primordiale pour les enfants qui souffrent d'une surdité très profonde. Déjà dès les premiers mois, avec une réhabilitation intensive, le développement de leur audition leur permet de reconnaître des bruits et des sons, alors que le développement du langage prend significativement plus de temps et est également beaucoup influencé par les conditions individuelles. Un soutien audio-pédagogique précoce et conséquent joue un rôle prépondérant . Lorsque, malgré l'application précoce d'aides auditives, le développement du langage ne se fait pas ou avec retard, il faudrait envisager un implant cochléaire. Dans notre groupe d' enfants implantés, nous avons clairement constaté qu'après un implant cochléaire, le développement du langage progresse constamment. Plus les enfants sont implantés précocément, plus ils développent un niveau de langage correspondant à leur âge. L'intégration scolaire dépend très fortement de leur capacité de communication verbale et est totale chez près de la moitié de nos enfants implantés.


M. Vischer, Dominique Vibert, Monika Oswald, M. Kompis, R. Häusler

Berne

(Trad. : R. Tabin, Sierre, Dominique Vibert, Berne)

 

Correspondance :
Dr. med. Mattheus W. Vischer, Oberarzt, Leiter CI Dienst Bern, Universitätsklinik für Hals-, Nasen-, Ohrenkrankheiten, Kopf- und Hals-Chirurgie, Inselspital, 3010 Bern


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Dernière mise à jour du site: 25.06.2008