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Protection vaccinale contre l'hépatite
B :
La durée de protection est-elle suffisante pour envisager de vacciner des
nourrissons ?
Article à paraître dans Médecine et Enfance (2001)
« Comment peut-on envisager la vaccination des nourrissons contre l'hépatite
B et penser qu'ils seront encore protégés à l'âge adulte, alors que les vaccins
actuels n'ont été développés qu'il y a une quinzaine d'année ? Un rappel
vaccinal est-il nécessaire à cette protection prolongée ? »
Question fréquente, question pertinente...
qui nécessite quelques rappels.
La protection vaccinale contre l'hépatite B dépend directement de l'induction
d'anticorps neutralisants, capables de neutraliser les virus avant qu'ils
ne puissent établir une infection virale chronique, dont les conséquences graves
(contagiosité, cirrhose, hépatocarcinome) sont connues. La vaccination
contre l'hépatite B induit - chez les sujets répondeurs (>95% des nourrissons)
- des lymphocytes B spécifiques de l'antigène HbsAg, antigène majeur de la surface
virale. Certains lymphocytes B se différencient rapidement en plasmocytes producteurs
d'anticorps neutralisants, d'autres en cellules B mémoire (Fig.
1).
Le rôle des anticorps dans la protection
Induits initialement dans les ganglions de drainage du site d'injection et
dans la rate (Fig. 1), les plasmocytes induits par la vaccination colonisent
rapidement la moelle osseuse, où l'environnement dont ils bénéficient leur permet
de survivre pendant plusieurs années. Les plasmocytes ayant atteint le stade
final de leur différenciation, ces cellules productrices d'anticorps ne se divisent
plus. Elles vont donc naturellement disparaître progressivement. Ainsi, le taux
maximal d'anticorps induits après la vaccination reflète directement le nombre
de plasmocytes que celle-ci a généré. La persistance puis la disparition des
anticorps anti-HbsAg circulant dans le sang périphérique (fig.
2) reflète la persistance puis la disparition des plasmocytes spécifiques.
Le succès de la vaccination contre l'hépatite B peut donc être objectivé directement
par la détermination des titres d'anticorps anti-HBs. La présence d'un
titre d'anticorps > 10 UI/ml a pu être démontrée comme protectrice, établissant
ainsi un seuil minimal de protection par les anticorps (1-3).
L'excellente immunogénicité des vaccins hépatite B permet l'induction d'un grand
nombre de plasmocytes, et donc de taux élevés d'anticorps (en moyenne plusieurs
milliers d'UI/ml). La durée de persistance de ces anticorps est directement
liée au taux atteint un mois après la 3e dose vaccinale (Fig.
2) (4, 5). Ainsi, en l'absence de tout rappel vaccinal,
de très nombreuses études ont mis en évidence la persistance des anticorps de
vaccination au moins 10-15 ans après vaccination des nourrissons (6-14).
Bien que des études plus tardives ne soient pas encore disponibles, il faut
cependant s'attendre à ce que le pourcentage de sujets porteurs d'anticorps
diminue avec le temps. Si certains jeunes, vaccinés contre l'hépatite B dans
leur première année de vie, n'ont plus d'anticorps de vaccination à l'âge de
15-25 ans, seront-ils tout de même protégés au moment où le risque d'exposition
par voie sexuelle est le plus important ?
Induction et persistance de l'immunité mémoire
La vaccination n'induit pas seulement des plasmocytes responsables de
la protection immédiate, mais également des cellules mémoire. Les lymphocytes
T mémoire patrouillent dans l'organisme, alors que les lymphocytes B mémoire
résident essentiellement dans les organes lymphoïdes (rate, ganglions) (Fig.
1). Les lymphocytes B mémoire ne produisent pas d'anticorps, et les lymphocytes
T mémoire ne produisent que peu de cytokines : ces deux populations de
lymphocytes ne seront réactivées que lorsqu'elles sont à nouveau mises au contact
de l'antigène dont elles sont spécifiques. En réponse à une exposition vaccinale
(rappel) ou infectieuse, les cellules mémoire prolifèrent très rapidement et
se différencient en 3-5 jours en plasmocytes producteurs de taux élevés d'anticorps
(15), ou en lymphocytes T CD4/CD8 capables d'éliminer particules
virales ou cellules infectées (16).
La persistance de l'immunité mémoire induite par la vaccination hépatite B
peut être mise en évidence en laboratoire, en incubant les lymphocytes du sang
périphérique avec l'antigène HBs et en mesurant leur capacité de réaction
(prolifération, sécrétion de cytokines ou d'anticorps)(16). Mais la façon la
plus simple de mettre en évidence la persistance de l'immunité mémoire est de
donner une dose de rappel vaccinal à des sujets ayant déjà perdu la majorité,
voire la totalité de leurs anticorps de vaccination. Au contraire des réponses
à une première dose vaccinale, caractérisées par la lente augmentation de taux
modérés d'anticorps, la réactivation des cellules mémoire conduit à une production
très rapide de taux d'anticorps beaucoup plus élevés et possédant une affinité
accrue pour l'antigène. Plusieurs études ont démontré la forte augmentation
des taux d'anticorps en réponse à une injection de rappel, traduisant la persistance
de la mémoire plus de 10 ans (15-18) après vaccination des
nourrissons (16, 18).
Des études plus tardives ne sont naturellement pas encore disponibles. Mais
contrairement aux plasmocytes, qui ne se divisent plus et dont la durée de vie
est donc limitée, les connaissances immunologiques actuelles suggèrent une survie
particulièrement prolongée - et peut-être infinie - des cellules mémoire, indépendamment
de leur exposition antigénique (19, 20). La meilleure démonstration
en est la capacité à réactiver des cellules mémoire des dizaines d'années après
une vaccination contre le tétanos chez des sujets âgés n'ayant jamais reçu les
rappels vaccinaux recommandés tous les 10 ans (21) !
L'immunité mémoire est-elle suffisante à la protection contre l'hépatite B ?
Les lymphocytes mémoire ne protègent pas, puisqu'ils ne produisent ni anticorps
ni cytokines avant d'être réactivés par les antigènes dont ils sont spécifiques.
Mais 3-5 jours sont suffisants à cette réactivation (15).
Et la période d'incubation nécessaire au virus de l'hépatite B pour se multiplier
et atteindre des taux significatifs est tellement longue (4 à 12 semaines) qu'elle
est largement suffisante à la réactivation de l'immunité mémoire (Fig.
2). Ainsi, au contraire du tétanos qui se développe tellement rapidement
que la protection nécessite la présence d'anticorps neutralisants au moment
de l'exposition, la protection clinique contre l'hépatite B persiste chez les
sujets vaccinés alors même que leurs anticorps ne sont plus détectables depuis
des années (22, 23).
Ces concepts théoriques ont pu être vérifiés dans la pratique clinique. Le
suivi sérologique annuel d'enfants à risques élevés d'infection a mis en évidence
chez certains une élévation soudainement considérable de leurs taux d'anticorps
anti-HBs (au lieu de la diminution progressive attendue), parfois associée à
la présence transitoire des anticorps anti-HBc caractéristiques d'une infection
intercurrente (Fig. 2) (9, 14, 24 -27).
Pourtant, malgré un suivi allant jusqu'à 15 ans, ces enfants ne deviennent pas
positifs pour les antigènes HBs ou HBe, marqueurs de l'infection chronique.
Ainsi, dans une des études les plus prolongées ayant suivi en Chine des nourrissons
à risque élevé immunisés dès la naissance, l'efficacité protectrice au
cours des 15 années suivantes a été mesurée à 96% (28 porteurs chroniques dans
le groupe contrôle, 1 seul dans le groupe vacciné) (14).
Autre exemple, chez des sujets adultes à risque élevé suivi de manière
individuelle, de la protection clinique malgré la disparition préalable des
anticorps vaccinaux : parmi 34 sujets infectés après la disparition de
leurs anticorps de vaccination (Fig. 2), 33/34 sont restés
asymptomatiques, seul 1 / 34 présentant une virémie et une inflammation hépatique
transitoire, sans passage à la chronicité (22).
En conclusion
Toutes les données disponibles permettent donc de conclure que la prévention
des complications de l'hépatite B est maintenue par la persistance de l'immunité
mémoire même longtemps après la disparition des anticorps vaccinaux. Cette compréhension
est à la base des recommandations actuelles de ne pas administrer de rappel
vaccinal après une primovaccination correctement effectuée (27,
28). Et même si le recul n'est pas suffisant pour permettre la démonstration
qu'un rappel vaccinal ne sera jamais nécessaire, ces mêmes considérations
sont à la base de la stratégie de vaccination des nourrissons. Une stratégie
qui a déjà fait ses preuves même dans les régions de très forte endémie, comme
l'Alaska (25, 27), la Chine (26) ou Taiwan
(30), où l'incidence de carcinome hépatocellulaire est déjà
en diminution.
Figures
Figure 1: Différentiation lymphocytaire B après vaccination.
L'antigène vaccinal (ici HBs), transporté jusqu'aux organes lymphoïdes par
les cellules dendritiques (DC), active la multiplication des lymphocytes B capables
de le reconnaître par leurs immunoglobulines de surface. Certains lymphocytes
B issus de cette prolifération clonale se différencient en plasmocytes qui quittent
les organes lymphoïdes pour rejoindre la moelle osseuse, site essentiel de production
d'anticorps. D'autres lymphocytes se différencient en cellules B mémoire, qui
restent dans les organes lymphoïdes, prêtes à s'engager rapidement dans un nouveau
cycle de prolifération et différenciation en cas de nouvelle mise en contact
avec l'antigène HBs.

Figure 2: Evolution des anticorps en cas d'exposition :
schéma.
La primovaccination induit chez la majorité des nourrissons des taux suffisamment
élevés d'anticorps anti-HbsAg pour assurer leur persistance pendant des années.
En cas d'exposition au virus de l'hépatite B lorsque les taux d'anticorps sont
encore > 10UI/l, les particules virales sont directement neutralisées. Si
les taux résiduels d'anticorps sont insuffisants à la neutralisation virale
immédiate - soit en raison du nombre d'années écoulées depuis la vaccination,
soit parce que les réponses vaccinales initiales étaient plus faibles, le virus
pourra infecter certains hépatocytes et s'y multiplier lentement. Cette lente
incubation virale (4-12 semaines) permet la réactivation des lymphocytes
B et T mémoires, et leur différenciation en cellules effectrices capables d'éliminer
particules virales et cellules infectées avant l'établissement d'une infection
virale chronique.

Claire-Anne Siegrist, Genève
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