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Vaccin conjugué contre les pneumocoques :caractéristiques, limitations et questions encore ouvertes
Claire-Anne Siegrist1 et Bernard Vaudaux2 1 Centre O.M.S. de Vaccinologie et d’Immunologie Néonatale, Centre Médical Universitaire, 1 rue Michel-Servet, 1211 Genève 4 2 Avenue de la Gare 7, 1003 Lausanne
Pourquoi un nouveau vaccin contre les pneumocoques ?La protection contre les infections à pneumocoques repose sur l’induction d’anticorps spécifiques dirigés contre les polysaccharides (PS) des capsules bactériennes. Chez le sujet sain, ces anticorps sont induits progressivement, au fur et à mesure de la colonisation nasopharyngée par les différents sérotypes de pneumocoques. Malheureusement, la colonisation du jeune enfant ne permet pas l’induction de réponses anticorps efficaces, l’immaturité immunitaire empêchant les réponses à la plupart des PS bactériens avant l’âge de 18-24 mois. En effet, les lymphocytes B des nourrissons ne sont pas capables de se différencier en plasmocytes producteurs d’anticorps au contact des PS, qui sont des antigènes T-indépendants (1). Ainsi, l’immunité naturelle contre les pneumocoques n’est généralement acquise que vers l’âge de 5 ans. La susceptibilité aux infections à pneumocoques, qu’elles soient invasives (méningites, bactériémies, pneumonies) ou de surface (otites, bronchopneumonies), est donc maximale chez le petit enfant, tout particulièrement avant l’âge de 2 ans. Pour les mêmes raisons immunologiques, les vaccins constitués de PS des pneumocoques (Pneumovax-23®, PNU-Immune®) sont inefficaces avant l’âge de 2 ans, et modérément efficaces entre 2 ans et 5 ans. A titre d’exemple, < 50% des enfants de 2 à 5 ans vaccinés avec un vaccin PS répondent par une augmentation significative du taux d’anticorps contre les sérotypes vaccinaux les moins immunogènes (2). D’autres facteurs limitent ou compliquent l’utilisation des vaccins PS en pédiatrie. En particulier, l’incapacité des antigènes T-indépendants à induire une mémoire immunologique conduit à une diminution rapide (3-5 ans) des taux d’anticorps, obligeant à la revaccination des enfants à risque tous les 5 ans.
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Présentation clinique |
Efficacité protectrice sur sérotypes vaccinaux | Efficacité protectrice sur tous les sérotypes | Valeur de p | ||||||||||||||||
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Infections invasives* |
97.4 % (82.7 – 99.9) |
89.1 % (73.7 – 95.8) |
<0.001 | ||||||||||||||||
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Pneumonies :
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Otites moyennes aiguës :
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*bactériémies, méningites
ND : données non disponibles
La même étude (6) a étudié la protection contre les pneumonies non bactériémiques, donc sans germe mis en évidence, en utilisant des définitions cliniques. La vaccination a permis de prévenir 11% des épisodes cliniques de pneumonie, 13.8% des épisodes conduisant à un examen radiologique, 33% des infections avec une pathologie radiologique, et 73% des infections avec consolidation segmentaire ou lobaire. Ces chiffres, tous très significatifs, traduisent la sous-estimation actuelle du rôle des pneumocoques dans les bronchopneumonies et pneumonies rencontrées en pratique pédiatrique ambulatoire. Ils indiquent également un impact clinique potentiellement très important sur ces pathologies.
Deux études ont étudié la protection vaccinale contre les otites moyennes aiguës. Dans l’étude américaine (6), aucun prélèvement bactériologique n’a été effectué. Les mesures d’efficacité se sont basées sur l’estimation suivante : si 50% des otites sont bactériennes, dont 20-40% d’entre elles dues à des pneumocoques, dont 85% des sérotypes sont contenus dans le vaccin Pn7V, l’efficacité vaccinale sur l’ensemble des otites devrait se situer entre 8.5 et 20%. L’étude clinique américaine a montré une efficacité à la limite inférieure de ces estimations théoriques : 7% (4.1 – 9.7) du total des épisodes d’otites moyenne aiguës ont été prévenues par la vaccination Pn7V, l’efficacité vaccinale montant à 9.3% pour les otites récidivantes (définies comme plus de 3/6 mois ou 4/an), et à 20% pour les enfants nécessitant la pose d’un drain transtympanique (Tableau I). Des chiffres très semblables ont été obtenus dans une étude finlandaise dans laquelle chaque épisode clinique a conduit à une paracentèse pour culture bactérienne : 6% (intervalles de confiance : - 4.1 – +16%) d’otites moyenne aiguës ont été prévenues par la vaccination Pn7V, un chiffre faible, statistiquement non significatif. Par contre, 57% (44-67%) des otites dues à un sérotype vaccinal ont été prévenues par la vaccination. Les sérotypes non vaccinaux sont retrouvés un peu plus fréquemment dans les OMA des sujets vaccinés par Pn7V (11/100 sujet-année contre 8/100), reflétant l’augmentation de leur portage nasopharyngé. L’effet global de la vaccination sur les OMA à pneumocoques reste cependant positif même pour un vaccin " seulement " heptavalent, qui prévient 34% (21-45%) de toutes les otites à pneumocoques .
Le contraste entre ces résultats extraordinaires sur la prévention des maladies invasives à pneumocoques et plus modestes sur la prévention des otites (Tableau I), souligne le rôle majeur des virus et de l’immunité locale des muqueuses dans la pathogénèse des otites et confirme l’importance qu’on doit leur accorder pour faire avancer la prévention. Rappelons pour comparaison qu’un nouveau vaccin nasal vivant atténué contre la grippe a prévenu 98% des otites associées à une infection grippale, et 30% de tous les épisodes d’OMA d’un groupe d’enfants de 15 mois à 5 ans (7). La prévention des otites dépend donc essentillement de la prévention des infections virales !
Afin de reproduire les conditions de la pratique pédiatrique, le vaccin Pn7V a toujours été administré en même temps que les vaccins diphtérie-tétanos-coqueluche-HIB et polio, la plupart des études incluant un vaccin coqueluche à germes entiers (Tetramune), et tous les enfants recevant par ailleurs un nouveau vaccin (soit le vaccin Pn7V, soit un vaccin conjugué contre le méningocoque C en guise de placebo).
L’analyse des réactions systémiques pour le sous-groupe d’enfants vaccinés avec un vaccin DTPa/IPV/HIB (plus fréquemment utilisé en Suisse) et Pn7V suggère une certaine augmentation des réactions post-vaccinales par rapport à l’utilisation de DTPa/IPV/HIB seul. Par exemple, la fréquence de fièvre (>= 38°C) était rapportée chez 15.1%, 23.9%, 19.1% et 21% des enfants entre la 1ère et la 4e dose (6). Par contre, une température >=39°C n’était relevée que dans 0.9%, 2.5%, 1.7% et 1.3% des cas après chacune des 4 doses de vaccin. Les réactions locales étaient également plus fréquentes au site d’injection du vaccin Pn7V qu’au site controlatéral : rougeur 10-14%, tuméfaction 10-12%, sensibilité 15-24%. Ces résultats suggèrent une réactogénicité accrue par rapport à l’administration isolée du vaccin DTPa/IPV/HIB. Cette conclusion, qui n’est encore qu’indirecte (absence du groupe contrôle ne recevant aucun vaccin conjugué supplémentaire), est en cours de vérification dans d’autres études cliniques, notamment en Allemagne.
La complexité du développement et de la fabrication d’un vaccin contenant 7 PS différents, chacun étant individuellement conjugué à une protéine porteuse, implique un coût élevé, et donc un prix de vente élevé qu’une situation actuelle de monopole ne vient pas ébranler. En effet, les autres producteurs de vaccins préparent des vaccins avec un nombre plus élevé de sérotypes (9 à 12V), mais qui nécessiteront encore plusieurs années d’études cliniques. Une étude coût-efficacité réalisée aux Etats-Unis (8) indique que la vaccination généralisée des nourrissons pourrait prévenir plus de 12'000 cas de méningites et bactériémies, 53'000 pneumonies, 1 million d’épisodes d’OMA et 116 décès par an. Sans prendre en compte les coûts de la vaccination, cela représenterait une économie de $342 millions en coûts médicaux directs et de $415 millions en coûts indirects pour la société (absentéisme parental essentiellement). L’atteinte d’un équilibre financier (sans bénéfice ni dépenses supplémentaires) impliquerait un coût vaccinal de $18 si l’on considère seulement les coûts médicaux, et de $46 si les coûts indirects sont pris en compte. Au prix public actuel du vaccin Prevenar® ($58 par dose), la vaccination des nourrissons < 6 mois exclusivement (sans rattrapage pour les enfants plus âgés) coûterait chaque année à la société américaine $80'000 par vie sauvée ($280'000 par méningite, $150'000 par bactériémie, $3200 par pneumonie, et $160 par épisode d’OMA) si un rabais important n’était pas consenti au gouvernement, qui assure près de 60% des vaccinations.
Ce coût élevé de la vaccination pose donc le problème des indications à la vaccination, et du nombre minimal de doses nécessaires, non seulement pour les pays en développement aux ressources limitées, mais également pour la majorité des pays industrialisés.
Dès les résultats de ces études disponibles, la F.D.A. a enregistré Prevenar® et recommandé la vaccination de tous les enfants en-dessous de 5 ans, avec un schéma de rattrapage en fonction de l’âge. Cependant, le coût élevé du vaccin a ensuite conduit les autorités de santé américaines (A.C.I.P.) à restreindre la vaccination généralisée aux nourrissons de moins de 2 ans, et à limiter la vaccination des enfants entre 2 et 5 ans aux situations de haut risque d’infections à pneumocoques : anémie falciforme, infection VIH, maladie cardiopulmonaire chronique. Les autorités ont conseillé que soit également envisagée la vaccination des enfants de 2 à 5 ans fréquentant une crèche, ou ayant eu des épisodes fréquents ou compliqués d’OMA au cours de l’année précédente.
Le vaccin Pn7V Prevenar® n’étant encore enregistré dans aucun autre pays européen que la Suisse, d’autres recommandations n’ont pas encore été formulées. Une procédure d’enregistrement centralisée est actuellement en cours pour l’ensemble des pays de l’Union Européenne.
La Commission Suisse des Vaccinations a identifié un certain nombre de données nécessaires à la formulation de recommandations vaccinales pour l’utilisation du vaccin Prevenar® en Suisse (Tableau II).
La majorité de ces données n’est malheureusement pas encore disponible. Une recommandation d’utilisation ne peut donc actuellement être formulée ni pour la vaccination généralisée des nourrissons, ni même pour la vaccination sélective des enfants à risques au sujet desquels le nombre d’études disponibles est malheureusement encore limité. La récolte de ces données est par contre en cours, et certaines devraient devenir disponibles dans les mois à venir. Elles seront intégrées dans le processus de réflexion de la Commission Suisse des Vaccinations, et transmises aux pédiatres au fur et à mesure, en particulier par l’intermédiaire de Pediatrica. L’article qui suit contient les premiers éléments de réponse à la question essentielle de l’impact épidémiologique qu’une recommandation de vaccination généralisée par le vaccin Prevenar® pourrait avoir en Suisse.
Tableau II . Données nécessaires à la
formulation de recommandations pour l’utilisation d’un vaccin
pneumocoque conjugué heptavalent en Suisse
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Le vaccin Prevenar® étant enregistré en Suisse, il pourra être utilisé dès sa mise sur le marché en septembre 2000… mais sans être encore remboursé par les caisses-maladie. Le coût élevé du vaccin devrait limiter considérablement son utilisation.
Les groupes à risque (enfants > 2 ans ou adultes) pour lesquels une vaccination anti-pneumococcique est actuellement recommandée doivent absolument continuer à être vaccinés par le vaccin PS 23-valent, tant que le bénéfice relatif d’une meilleure protection contre 7 sérotypes par rapport à une protection contre 23 sérotypes ne sera pas établi. Il est possible que ces enfants bénéficient d’une primovaccination avec le vaccin conjugué suivie 1 mois après par le vaccin 23V, mais cette hypothèse reste à démontrer.
Notons que le pourcentage des infections causées par les 7 sérotypes du vaccin Pn7V diminue fortement avec l’âge. Ainsi, le vaccin Pn7V n’est pas et ne sera pas le vaccin recommandé pour la vaccination des grands enfants, adolescents, adultes et personnes âgées à risque.
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