Progrès
récents en Génétique Médicale :
l'apport
d'Internet et des bases de données en ligne
D.F. Schorderet
RESUME
L'avènement
d'Internet représente probablement la découverte la plus significative
de cette fin de siècle. Si l'on ne tient compte que du domaine médical,
le WEB a révolutionné notre façon d'apprendre, de lire et de
communiquer. Cet article décrit la prise en charge d'un patient et les
différentes étapes qui peuvent bénéficier de la consultation de bases
de données en ligne. Dire que le médecin doit s'abonner à Internet est
déjà du passé, il doit
l'utiliser quotidiennement. S'il ne le fait pas, il doit savoir que ses
patients, eux, s'y sont déjà mis.
INTRODUCTION
Lorsqu'on
m'a proposé d'écrire un article sur les découvertes récentes de la
génétique humaine, je me suis demandé quels étaient les progrès de
ces dernières années qui méritaient d'être cités sans que cela ne
ressemble à un catalogue. J'ai pensé discuter des recherches menées
dans notre Division. Mais, même si elles sont particulièrement
significatives dans le domaine de la génétique médicale, elles
n'auraient probablement pas intéressé beaucoup de pédiatres car trop
focalisées et sans grand intérêt pour la pratique quotidienne.
J'ai
donc repris le problème dans l'autre sens et, plutôt que de détailler
la liste hebdomadaire des nouveaux gènes identifiés, ai décidé de
discuter des outils qui font que ces résultats sont possibles
aujourd'hui. Parmi les différents outils, le premier, et de loin le plus
important, est l'avènement d'Internet. Je vais donc décrire comment
Internet, (aussi communément appelé le "web" ou la
"toile" pour ceux qui veulent absolument parler français)
favorise aujourd'hui, d'une part, la découverte et d'autre part sa
publication, - dans le vrai sens de porter à l'attention du public -,
sans laquelle cette découverte n'aurait aucun sens.
Pour
illustrer ce cheminement, je vais prendre l'exemple d'un enfant vu en
consultation de génétique et décrirai sa prise en charge. Cette façon
de faire sera peut-être celle qui sera utilisée par tout le corps
médical très bientôt.
PRESENTATION
DU CAS
Il
s'agit d'un jeune garçon issue d'une famille consanguine, les parents
sont cousins germains, qui présente durant la première année de vie une
anémie mégaloblastique, accompagnée d'une surdité et d'un diabète
insulino-dépendant. Ce jeune garçon ne montre pas de dysmorphisme
particulier mais l'association de ces trois signes fait quand même
suspecter un problème génétique, ce qui motive la consultation
spécialisée.
ETABLISSEMENT D'UN
DIAGNOSTIC
Le
diagnostic différentiel est large. S'agit-il d'un syndrome ou d'une
association fortuite de trois signes particuliers. Le premier diagnostic
qui vient à l'esprit est celui d'une anomalie mitochondriale. En effet,
selon Rötig et coll., "un déficit de la chaîne
respiratoire doit être évoqué devant une association inexpliquée de
symptômes d'évolution progressive et impliquant des organes ou tissus
non apparentés" (1997). En génétique, comme ailleurs en médecine,
l'établissement d'un diagnostic différentiel est primordial. Le
diagnostic des maladies génétiques étant si compliqué, j'ai
développé depuis les années 1980, un programme d'aide au diagnostic
appelé SYNDROC. Ce logiciel avait d'ailleurs été
présenté au Congrès de Pédiatrie de La Chaux-de-Fonds, en 1984 puis
publié (Schorderet, 1985). D'autres systèmes existent,
mais une revue récente l'a classé en tête des logiciels les plus utiles
dans le domaine (Pelz et al., 1996) et c'est pourquoi je
continue d'y travailler et de l'utiliser.
SYNDROC
on the WEB: Il
s'agit d'un programme écrit initialement en TurboPascal et fonctionnant
sur PC. Depuis 1998, il est disponible gratuitement sur le WEB, mais son
accès nécessite une autorisation. Ecrit en anglais, il permet
d'introduire une liste de signes dysmorphiques ou particuliers et
d'obtenir un diagnostic différentiel. SYNDROC
décrit dans une base de données relationnelle des associations entre
diagnostics et signes. En mode consultation, il permet donc la description
d'un syndrome génétique et, en mode recherche, l'établissement d'un
diagnostic différentiel. Le programme utilise deux algorithmes: le
premier, binaire, recherche uniquement la présence ou l'absence d'un ou
de plusieurs signes particuliers dans une liste de diagnostics et
ordonnent ces derniers selon le nombre de signes positifs. Il
s'agit d'une approche descriptive dans laquelle chaque signe a une valeur
identique.
Ceci
ne reflète évidemment pas la réalité génétique. Chaque signe
présente une importance différente selon que l'on considère tel ou tel
diagnostic. C'est pourquoi, il existe un second algorithme dans lequel la
description de chaque diagnostic est pondérée. Ainsi, il est possible de
définir une probabilité de survenue pour chaque diagnostic, ce qui
permet des les ordonner et d'établir un diagnostic différentiel. Il
s'agit, en fait, d'une approche de type bayésien.
Il
est surprenant pour certains médecins que de tels systèmes experts
puissent être d'une quelconque utilité dans l'art du diagnostic des
maladies, génétiques en particulier. Et pourtant, plusieurs études
montrent clairement qu'ils sont très performants (Pelz et
al., 1996, Schorderet, 1991). Un des problèmes
majeurs réside toutefois dans la description des syndromes et dans la
subjectivité de certains diagnostics, surtout lorsqu'ils n'ont été
rapportés qu'une fois. Cela suppose donc une longue période
d'apprentissage et de tels systèmes bénéficient surtout aux
spécialistes. Il est par contre probable qu'avec de meilleurs outils
diagnostiques, un programme de reconnaissance d'image par exemple, nos
connaissances s'améliorent et deviennent moins subjectives. Ce qui se
traduira par de meilleurs systèmes experts. Car, en définitive, ces
systèmes ne sont que le reflet de notre savoir, même s'ils sont très
performants et d'une capacité de mémoire qui dépasse celle de n'importe
quel médecin.
La
figure 1 montre le résultat d'une recherche avec
les trois signes "anemia", "diabetes" et
"deafness". SYNDROC propose deux
diagnostics dans lesquels les trois pathologies ci-dessus ont été
décrites. Le second algorithme, qui propose un diagnostic différentiel
pondéré, suggère un diagnostic identique en première position avec une
probabilité de presque 50% (fig. 2). L'expérience
personnelle montre que dans une telle situation, le diagnostic définitif
est très probablement celui proposé par SYNDROC,
à savoir le syndrome de Rogers.
Le
syndrome de Rogers n'est pas à priori une entité bien connue. Il est
donc nécessaire de faire une recherche de la littérature pour s'informer
sur les détails de cette maladie. Une telle recherche se fait aujourd'hui
par la consultation de bases de données en ligne. Toutefois, un
des avantages de SYNDROC est qu'il contient déjà
des liens avec d'autres bases de données telles OMIM
ou Medline (voir
l'article sur Medline dans ce même numéro). Dans notre exemple, en
clickant (clicker : action de
pointer la souris et d'appuyer sur un de ses boutons pour sélectionner un
lien) sur le numéro OMIM
du syndrome de Rogers, l'utilisateur se retrouve automatiquement dans OMIM.
La possibilité de passer d'un site à l'autre, action connue sous le
terme de "surfer" sur le net, est de loin la fonctionnalité la
plus importante du système WEB. Elle permet à chacun de développer le
domaine qu'il affectionne le plus et de le rendre disponible à tous les
utilisateurs.
OMIM
(on-line Mendelian Inheritance in Man):
Il s'agit de la base de données la plus importante dans le domaine de la
génétique humaine. Développée par VA McKusick à partir de son livre,
Mendelian Inheritance in Man, OMIM
permet à n'importe quel ordinateur d'accéder gratuitement à des
informations tant cliniques, génétiques que moléculaires. Chaque
maladie génétique est répertoriée, décrite et annotée. La figure
3 illustre, par exemple, l'en-tête de la maladie de Rogers.
Comme
le montre la table des matières de cette entrée, OMIM
donne, pour chaque entrée, une description du syndrome, des informations
sur son mode de transmission, sur la localisation et le nom du gène
lorsqu'ils sont connus, sur les principales mutations retrouvées ainsi
que de nombreuses références. De plus, il permet également de se
connecter à d'autres bases de données dont nous verrons quelques
exemples plus bas. OMIM
contient plus de 10'000 entrées et représente véritablement la plaque
tournante de la génétique humaine.
Les
informations cliniques du syndrome de Rogers mentionnent qu'il s'agit
d'une forme de diabète et d'anémie qui réagit bien à un traitement par
la Thiamine. La maladie de Rogers a été initialement décrite en 1969
chez une petite fille présentant une anémie mégaloblastique, une
surdité et un diabète (Rogers et al., 1969). Par la
suite, d'autres auteurs ont confirmé son existence (Viana et al., 1978).
Dans les références, OMIM
signale l'article de Viana et Carvalho.
Un simple click sur le numéro "Medline"
permet d'obtenir le résumé de cet article (Fig 4).
De cette page, il est également possible de rechercher des articles
apparentés au sujet et donc de faire toute la littérature du sujet.
Récemment, Flemmings et coll. (1999) ont isolé le gène
responsable de cette pathologie. Il
est possible de faire apparaître, en clickant sur le numéro Medline de
cet article à partir d'OMIM,
le résumé de l'article en question (fig 5).
Medline
(PubMed): Medline
est probablement la base de données la plus connue du monde médical.
Ecrite en anglais, elle recense et indexe un très grand nombre
d'articles. L'indexation de ces articles selon des mots-clés
hiérarchiques permet la recherche rapide d'un domaine particulier. Elle
peut être utilisée de façon très large en utilisant des mots-clés
généraux (titre de chapitre) ou de façon très pointue en introduisant
par exemple la référence exacte d'un article. Chaque champ est indexé
et des combinaisons de sélections sont possibles. Cette base de donnée
(est) était accessible par Dokdi depuis la Suisse et il n'est
certainement pas de médecins qui ne l'ait utilisé au moins une fois.
Depuis peu, une recherche par Internet est possible depuis le site de la
Société suisse de pédiatrie (http://www.swiss-paediatrics.org)
avec les mêmes particularités, recherche par mots-clés, auteurs,
sujets, journal, etc.
Un
nombre sans cesse croissant de revues est maintenant disponible en version
on-line. Ainsi, une recherche sur le
site WEB du périodique Nature
Genetics permet de rechercher l'article de Flemmings
et d'avoir directement une copie sur son imprimante, pour autant que le
lecteur soit abonné à ce service, évidemment. On y apprend très
rapidement que l'origine moléculaire du syndrome de Rogers
est une anomalie du gène TRMA, un gène codant un transporteur de la
thiamine. Plusieurs groupes ont déjà rapporté différentes mutations
dans ce gène (huit à ce jour). Chaque famille semble posséder ses
propres mutations, mais il est trop tôt pour faire une corrélation
génotype-phénotype.
Notre
patient a répondu de façon exemplaire au traitement par la thiamine.
L'anémie s'est corrigée et l'insulinothérapie a été arrêtée.
Habituellement, la surdité met plus de temps à disparaître et il est
possible que les dommages soient irréparables.
A
ce stade de nos investigations, le problème clinique est résolu. Cette
pathologie étant très rare, il serait souhaitable de confirmer le
diagnostic par une analyse moléculaire. Une telle analyse aurait
l'avantage de simplifier le conseil génétique et de rendre possible un
dépistage pré-symptomatique et celui d'éventuels porteurs sains.
Là
encore, OMIM est d'une
grande utilité. Pour la plupart des entrées, OMIM
établit des liens vers d'autres bases de données qui donnent des
informations sur des articles spécifiques, la position du gène dans la
cartographie génétique humaine (Gene map), une liste des mutations
(HGMD), la séquence du gène, etc..
HGMD
(human gene mutation database):
développée par le Dr D. Cooper de Cardiff (UK), cette base de données
recueille l'ensemble des mutations décrites dans un grand nombre de
pathologies humaines. Elle permet de connaître rapidement le type de
mutations (non sens, faux sens, délétions, etc.) ainsi que leurs
positions exactes. De là également, des liens existent sur d'autres
bases de données qui complètent l'information, tant au niveau clinique
que génétique.
La
séquence, la protéine et les clones d'ADN disponibles sont également
indiqués dans Genbank, Swiss-prot et GDB.
Il est donc possible de développer un diagnostic moléculaire ou de
contacter un des groupes impliqués dans la découverte du gène. Cette
dernière approche est très utile lorsqu'un gène vient d'être
découvert car les groupes de recherche sont intéressés par l'analyse de
quelques dizaines de familles. Lorsque, par contre, la plupart des
informations a déjà été recueillie, ces groupes de recherche se
tournent vers d'autres objectifs et n'ont plus les moyens d'offrir ces
analyses. Il faut alors s'adresser à des laboratoires qui effectuent ces
analyses de routine. C'est là d'ailleurs une des missions fondamentales
des services de génétique de Suisse.
A
ce stade, l'approche la plus simple est de prendre le téléphone et de
contacter directement un des centres universitaires de génétique.
Toutefois, si l'on est tout informatique, il est possible de se connecter
sur le site WEB de la Société Suisse de Génétique Médicale
(http://www.hospvd.ch/public/chuv/genmol/ssgm/home.htm) et de rechercher
dans la liste des centres reconnus par cette Société lesquelles offrent
la prestation demandée (Fig. 6).
Les
adresses des différents laboratoires de génétique médicale offrant des
analyses moléculaires ont été compilées et sont disponibles sur un
site européen appelé EDDNAL
(European Directory of DNA Laboratories) (Luna MD et al. 1997).
On peut y voir, par exemple, que les deux centres de référence pour
l'analyse moléculaire des mutations du gène de la maladie de KOK, une
maladie neurologique autosomique dominante caractérisée par une
réaction de sursaut très augmentée et pathologique, sont la Division
autonome de Génétique Médicale du CHUV et le Centre de Génétique de
l'Université libre de Bruxelles (fig 7). Un
système similaire existe aux USA (HELIX).
Lorsqu'aucun
centre n'offre de diagnostic moléculaire, il est parfois nécessaire,
pour un service de génétique, de le développer lui-même. HGMD, un site
qui donne des informations sur la totalités de mutations rapportées, est
alors un outil très précieux et la séquence du gène à analyser peut
être recherchée dans Genbank ou EMBL, deux grandes banques de
séquences. A partir de la séquence d'un gène, il est possible de
dessiner des oligonucléotides qui permettront une amplification par PCR
de toutes les régions génomiques d'intérêt, par exemple tous les exons
(séquences codante du gène). Les résultats obtenus sont, pour chaque
exon, une séquence d'A, C, G et T qu'il faut comparer à la séquence
normale. Cette comparaison peut se faire manuellement en alignant les deux
séquences. Ceci est long et peu pratique. Il est possible, par contre,
d'utiliser des programme d'alignement ou mieux, de faire des alignements
directement avec la totalité des séquences connues dans le monde. C'est
justement un des buts du site BLAST.
La séquence introduite y est comparée, fragment par fragment, à toutes
les séquences connues. Les séquences les plus proches sont alors
indiquées.
La figure 8 montre un exemple d'alignement dans
lequel la séquence analysée est un fragment du gène BIGH3, communément
muté dans la dystrophie cornéenne granulaire de type I
(Munier FL et al., 1997).
CONCLUSIONS
L'approche
décrite ci-dessus dans le cadre d'une évaluation clinique est également
valable et probablement encore plus utile dans un projet de recherche
scientifique. Les bases de données en ligne, l'accès à des sites
d'information pour les patients et les médecins, la lecture de journaux
en ligne représentent de nouvelles approches qu'il faut savoir utiliser.
La scotomisation de cette nouvelle médecine est peu productive. Internet
ne remplace pas le médecin, mais il met à sa disposition un monde
nouveau, immensément riche en connaissances, qu'il doit comprendre et
maîtriser s'il veut continuer à pratiquer correctement la médecine et
à répondre aux questions de ses patients qui, eux, surfent déjà sur
Internet.
D.F.
Schorderet
Division autonome de
génétique médicale CHUV,
1011 Lausanne
e-mail : Daniel.Schorderet@chuv.hospvd.ch
site internet : http://www.hospvd.ch/public/chuv/genmol/home.htm
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Adresses
des sites WEB mentionnés:
SYNDROC
:
http://app.chuv.ch/pls/syndroc/owa/Syndroc.LogonOK
(un
nom d'utilisateur et un mot passe sont nécessaires. Ils peuvent être
obtenus en m'écrivant à Daniel.Schorderet@chuv.hospvd.ch)
OMIM:
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/Omim/
Medline:
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/PubMed/
BLAST:
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/BLAST/
GDB:
http://gdbWWW.gdb.org/
Helix
:
http://www.genetests.org/servlet/access
Eddnal
: http://www.eddnal.com/
Soc.
Suisse de Génétique Médicale : http://www.hospvd.ch/public/chuv/genmol/ssgm/
home.htm
Nature
Genetics: http://genetics.nature.com/
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